Philosophons avec nos enfants !

En ces temps troublés, prenons le temps de philosopher avec nos enfants, offrons-leur des oasis de lecture et de pensée.

Aimer les histoires, aimer se plonger dans les mondes de l’imaginaire est universel. Toutes les civilisations inventent des récits qui ont pour fonction, à la fois de nous divertir de la réalité (de nous amuser, de nous aider à oublier nos soucis…) mais aussi, au contraire, de mieux donner sens à notre expérience de la vie. Car il n’y a pas d’âge pour se poser des questions philosophiques et, très jeunes, face une expérience humaine fondamentale qu’on appelle « l’étonnement devant le monde », les enfants nous interpellent sur la condition humaine et les relations sociales.
La lecture d’albums instaure une bonne distance pour aborder avec délicatesse et humour les grandes questions que l’enfant se pose et l’aide à résoudre ses peurs. Les livres sont comme des amis : ils nous font voyager mais nous aident aussi à grandir, à mettre des mots sur nos émotions, à mieux les apprivoiser.

La violence et la méchanceté

Jo, le très vilain petit canard, de Catharina Valckx

« Tout le monde le trouve trop mignon, lui fait des tas de compliments, et il a beaucoup d’amis. Mais Jo le canard, lui, en a marre de ces gentillesses. Alors il décide de devenir méchant, très méchant. Pour voir. Il fait la tournée de ses amis pour leur présenter son nouveau moi. Il pince l’une avec son bec, injurie l’autre sans vergogne. Il se montre tellement odieux que plus personne ne veut le voir, encore moins jouer avec lui. Et ça, Jo comprend vite que ce n’est pas une vie...»

L’histoire aborde la question de la liberté à partir d’un fantasme universel : ne plus être sous la contrainte des parents et des lois etet, à l’aide d’une baguette magique, faire disparaître les parents et réaliser (enfin) tout ce que l’on veut quand on veut ! Mais un monde sans lois et sans règles est-il vraiment souhaitable et vivable… ?

Qu’est-ce que ça veut dire être méchant ?

Philippe Corentin aime à dire : « il ne faut pas seulement des livres pour endormir les enfants le soir mais il en faut aussi pour les réveiller le matin » ! C’est à coup sûr l’effet que fera la lecture de Jo le Très vilain petit canard !

Le titre est un clin d’oeil humoristique au très célèbre conte d’Andersen, Le Vilain Petit Canard, qui abordait l’identité, la différence et notre rapport aux autres. L’album, de manière parodique, commence par un surprenant renversement des valeurs : Jo en a assez d’être mignon et gentil aux yeux de tous, il veut être vilain et méchant ! Quelle drôle d’idée !

Il décide donc d’aller à la rencontre de ses amis pour être le plus antipathique possible et il cherche volontairement soit à leur faire mal physiquement (Jo la chèvre), soit à les blesser affectivement (en détruisant le château de sable de Dédé), soit encore à les insulter (Papou) ou même à les humilier (en faisant caca sur la tête de Lavache !) : une belle brochette de toutes les violences physiques ou symboliques que nous pouvons infliger aux autres… Et le pire, c’est que Jo le fait intentionnellement. Mais pourquoi peut-on avoir envie d’être méchant ?

Car à force, Jo finit par se retrouver bien seul… Même Gogor, l’authentique méchant crapaud, refuse d’être son ami. Jo se rend compte alors que le prix de la méchanceté, c’est la solitude. Et peut-on être heureux quand on est rejeté de tous ? Finalement Jo n’a plus envie du tout d’être méchant et il trouve auprès de la très mignonne fourmi Nounie une nouvelle amie avec laquelle il pourra de nouveau être gentil….

Ça veut dire quoi être violent ?

La violence, sous toutes ses formes (physiques, symboliques, virtuelles), est omniprésente dans nos sociétés hyper médiatisées. Les enfants sont sans cesse sollicités par des images de guerre, de crise, de conflit, de misère, de jeux violents.

La philosophie peut aider les enfants à distinguer les différentes formes de violence : réelles, spectacles, fantasmées. Elle permet de réfléchir aussi sur la possible légitimité de la violence dans des circonstances particulières : la guerre ? la révolution ? la résistance à un état despotique et injuste ? la révolte ? la légitime défense ? Il s’agit aussi de prendre conscience que la violence n’est pas que physique, les mots aussi peuvent être violents et blesser (comme les insultes, les calomnies, les rumeurs). La violence morale peut faire plus mal que les coups (comme le harcèlement, l’humiliation, l’exclusion). Enfin, il est intéressant de se pencher sur les causes de la violence : les hommes sont-ils naturellement violents et méchants ? Est-ce qu’on naît méchant et violent ?

Le philosophe Jean-Jacques Rousseau, par exemple, pensait au contraire que la violence est le plus souvent la conséquence d’une injustice, d’une exclusion, d’un manque d’amour et de reconnaissance. Personne n’est, d’ailleurs, complètement un ange ou complètement un démon. C’est souvent les circonstances qui poussent les êtres humains à la méchanceté et à la violence, d’où l’importance d’une éducation qui éveille à la bienveillance, à l’empathie et à la réflexion sur l’existence et le cours du monde.

Voici quelques activités à partir de l’album :

Cet album, drôle et poétique, est l’occasion d’aborder avec les enfants les notions complexes de morale (le bien et le mal, la gentillesse/la méchanceté, les différentes formes de violence et de vexations), mais aussi la nécessaire dose de bienveillance envers soi-même et envers les autres pour vaincre la solitude, être heureux, et vivre d’authentiques relations d’amour et d’amitié.

Organiser des goûters philosophiques à partir de l’histoire pour discuter avec les enfants

Le philosophe grec Platon recommandait d’organiser des banquets pour philosopher. La philosophie peut être une activité très conviviale où l’on prend du plaisir à penser et réfléchir ensemble autour d’un bon repas. Nous pouvons donc organiser des « goûter philo » autour de gâteaux, de jus de fruits ou de chocolats chauds !
- Qu’est-ce que ça veut dire être « méchant »?
- Est-ce qu’on peut être méchant sans le faire exprès ?
- Quelles différences y a-t-il entre la violence des animaux, la violence de la nature et la violence des hommes ?
- Est-ce qu’il existe différentes sortes de violence ? Est-ce qu’il y a des violences plus graves que d’autres ?
- Pourquoi les Hommes peuvent-ils être amenés à être méchants et violents ?
- Est-ce qu’on peut pardonner la méchanceté et la violence ?
- Un monde sans aucune violence est-il possible ?
- Peut-on être heureux sans les autres ?

Fabriquer un passeport de super méchant

Imagine un personnage le plus méchant possible et fabrique lui un passeport avec sa photo (tu peux te prendre en photo en te déguisant ou bien le dessiner). Sur le passeport, tu dois mettre : son nom, son prénom, sa description physique, sa date de naissance, la planète où il habite, son métier - le plus horrible possible - , l’action la plus méchante qu’il a faite dans sa vie, son gros mot de passe préféré.

Fabriquer un masque de super méchant

Dessine le masque du personnage le plus méchant du monde

Ces pistes de réflexion philosophique ont été réalisées par Edwige Chirouter, Maitre de Conférences. HDR. Université de Nantes. ESPE Le Mans (CREN). Philosophie. Titulaire de la Chaire UNESCO/U. de Nantes, « Pratiques de la philosophie avec les enfants, une base éducative pour le dialogue interculturel et la transformation sociale ».