| NE M’APPELEZ PLUS JAMAIS « DOCTEUR » A tous ceux qui se sont trompé de vocation, à ceux qui comprennent à trente ans qu'ils ont fait fausse route et rêvent de revenir à leurs premières amours, la vie de Grégoire Solotareff dit : Foncez ! Car sachez-le, mis à part quelques gribouillis dans les marges, quelques décors pour les fêtes de copains et autres caricatures, entre 12 et 30 ans, Grégoire n'a pas tenu un seul crayon dans ses mains. Il faut dire qu'il avait fait quelques provisions avant, du temps où avec ses trois frère et sœurs et leur mère, ils passaient leurs journées à dessiner, peindre et fabriquer des livres (voir Olga Lecaye). A l'âge des études, il choisit médecine, comme son père. Et s'il se rend bientôt compte que sa vraie vie est ailleurs, il décroche ses diplômes et exerce même pendant cinq ans, car tout ce que fait Grégoire Solotareff, il le fait jusqu'au bout. Et puis son fils naît. Et il se met à raconter des histoires, à les lui dessiner. Et son démon le reprend. C'est un démon. Il ne le laisse jamais en paix. Il le laisse insatisfait : « Par rapport à ce que j'imagine pouvoir faire, je ne sais pas dessiner. » Son ami Alain Le Saux le conseille, tout en le décourageant de se lancer. Il écoute les conseils. Il se lance. Les dessins agrandis et ragrandis à la photocopieuse de se débuts (que certains prenaient pour de la peinture sur liège) ont laissé la place, à partir de « Loulou », à des peintures de plus en plus épaisses, concentrées, contrastées, flamboyantes. Les thèmes se sont affirmés : ce sont des histoires de rencontres qui ne devaient pas se faire, d'amitiés impossibles, des histoires d'enfants solitaires et magiciens qui défient le monde des "Zaduls", et qui ne sont pas ceux que l'on croyait, des histoires d'amis, histoires d'amour, comme le souligne le sous-titre d' « Un jour, un loup ». « Plus que les choses, plus que les endroits, dit Grégoire Solotareff, ce sont les gens qui m'intéressent. Leur caractère visible, et puis celui qu'on découvre et qui est toujours différent. » Cette attention, cette perspicacité, peut-être aimerait-il qu'on la lui applique, lui qui a toujours peur de passer pour l'affreux jojo qu'il n'est pas (à cause de ses lunettes et de son air sévère ?), lui qui affirme sans fausse modestie : « Je pense que je suis plus intéressant que ce que je fais. » Ce qu'il fait est pourtant bien intéressant déjà... Une dizaine de ses albums ont créé la surprise et l'événement. Certaines de ses images fortes marquent les cœurs et les esprits, à l'égal des tableaux célèbres qu'il s'amuse parfois à citer : Mathieu seul sur sa falaise, face à l'immensité de la mer, l'oreille de « Mon petit lapin » tendrement enlacée à celle de son amoureuse, « Un loup » songeur appuyé au rocher, le « Diable des rochers » sanglotant au clair de lune... C’est parce qu’elles ont un sens profond, celui que leur confère le tempérament de conteur et de réinventeur de contes de leur auteur. Quant à l’humour, Grégoire est l’un des rares à l'avoir compris, il est aussi chez les enfants, la politesse du désespoir : « - Pourquoi as-tu les joues rouges ? demandent les parents - Parce que c'est ma couleur préférée. » répond l’un des héros de Grégoire Solotareff. Sophie Chérer. Extrait de L’Album des Albums, l’école des loisirs, 1997.
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