| L’ARCHE DE PETER A SIX MILLIARDS DE PASSAGERS Des complets sombres, des cravates à rayures, le cheveu très court, les lunettes très sages, une allure stricte mais un sourire éclatant qui le fait soudain ressembler à Gene Kelly et force l'interlocuteur à regarder ses pieds, des fois qu'il se mettrait à esquisser un pas de claquettes (les chaussures sont impeccablement cirées) : il y a en Peter Spier, comme faisait remarquer André Gide pour son propre compte «un petit garçon qui s'amuse et un pasteur protestant qui le regarde». Le moins qu'on puisse dire, c'est que ce hollandais discret et méthodique ne cherche pas à se donner le genre artiste. De la méthode ! C'est son credo. Après une jeunesse voyageuse, diplôme des Beaux-Arts à Amsterdam, service militaire aux Antilles et en Amérique du Sud, correspondance à Paris, Houston puis New-York pour le grand hebdomadaire hollandais Elsevier's Weekly, Peter Spier s'est fixé à Long Island. Il se met à son bureau à 8 heures tous les matins et il y reste jusqu'à 6 heures du soir. Pour noter ses idées, il ne se départ jamais d'un petit carnet. Enfin, quand il tient un sujet, il se documente de façon rigoureuse : «Pour « L'arche de Noé », qui est une histoire incroyable, totale, fascinante, dit-il, j'ai vu les cinquante livres qui existent. Aucun ne montrait ce que je voulais faire : la saleté, la désorganisation, l'eau qui monte, les odeurs...J'ai vu trop de fermes pour jamais oublier ce que ça sent. Je voulais aussi montrer les poissons autour.» Le fait est que cette incomparable arche, avec ses tonnes de provisions, ses milliers de passagers, ses millions de vagues et de gouttes de pluie, ses monceaux de détritus, exhale un parfum de fin du monde, et puis de nouveau monde. Cet album qui a triomphé dans tous les pays et récolté la quasi totalité de tous les prix américains pour l'année 1977 est caractéristique de la manière de Peter Spier. Souci de transmettre les récits bibliques (que l'on retrouve dans « Le livre de Jonas »), sens de la fraternité universelle (dont l'album « Six milliards de visages » est le plus bel exemple), mutisme (espièglement détourné en onomatopées dans « Les animaux ont la parole »), humour tranquille, goût des tableaux d'ensemble fourmillant de détails dont il travaille la justesse sans relâche : « Pour « Six milliards de visages », raconte-t-il, j'avais mis un bébé dans les bras d'un couple japonais. Au Japon, au moment de l'adaptation du livre, ils m'ont dit : c'est impossible! Vos personnages sont en costume de mariés... Il faut être là, être là partout pour discuter tous les détails. Ce que je fais doit être authentique, rigoureux, les enfants ne sont pas dupes : ils sentent ce qui est fait avec soin, ce qui a nécessité du travail. Pour moi, la fiction, le documentaire ne sont pas des choses dissociables. Il y a la vie, c'est tout.» Méthode et méticulosité pour masquer par pudeur une profonde passion créatrice: si vous voulez savoir ce que fait Peter Spier quand il ne travaille pas à ses livres, sachez qu'il passe son temps à construire méticuleusement des maquettes de bateaux, des arches de Noé en bois, pleines de recoins, de détails et d'espoirs, qui l'aident à ne pas oublier le reste. Sophie Chérer. Extrait de L’Album des Albums, l’école des loisirs, 1997.
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